Publié le 12/05/2015

«Il y a des gens qu'on aime bien ce soir dans la salle», explique Alain Souchon entre deux chansons. Pour le cinquième des concerts parisiens du tandem Souchon-Voulzy, les VIP avaient fait le déplacement en masse. À la même rangée, on pouvait voir Eddy Mitchell, Hugues Aufray, Michel Drucker et Stéphane Bern. Deux rangs devant, Vincent Delerm. Tous conquis par le spectacle très réussi donné par deux géants de la scène française, qui ont écrit et composé la bande son de la France des quarante dernières années.

Liés par une complicité professionnelle tissée dès 1973, Alain Souchon et Laurent Voulzy ne s'étaient encore jamais produit ensemble. Leur premier album conjoint, paru à la fin de l'année dernière, leur fournissait une occasion rêvée de mêler leurs répertoires comme de mélanger leurs publics. Après un générique façon Amicalement vôtre, dans lequel on voit les deux protagonistes filmés en train d'arriver, chacun de leur côté au Palais des Sports, la soirée commence idéalement avec J'ai dix ans, tube inaugural.

Sortie en 1974, cette première perle de leur collaboration est servie en duo, Voulzy à la Rickenbacker électrique et Souchon au chant. Jeans, vestes et cravates noires sur chemises blanches, les deux compères portent beau, bientôt rejoints par des accompagnateurs vêtus à l'identique. Michel-Yves Kochman, un habitué des tournées Souchon, est à la guitare, Michel Amsellem aux claviers, soutenus par une rythmique efficace, et une révélation: la gracieuse Hélène L, alternativement à la harpe, aux claviers à la guitare et au chant.

La liste des chansons donne le tournis, et donne la mesure de l'influence de ces deux monstres sacrés. Les titres qui ont imposé la sensibilité alors inédite de Souchon sont au rendez-vous: Allo maman bobo, Jamais content, Bidon. Cette dernière est jouée en acoustique, son riff de guitare caractéristique repris par une salle sous le charme. Le goût de Voulzy pour les arrangements opulents permet à ses standards personnels de briller: Caché derrière, Fille d'avril, le rêve du pêcheur et leurs amples mélodies font mouche. On sent les deux camarades admiratifs l'un de l'autre.

Alain Souchon fait le pitre sous l'œil amusé de son complice, chef d'orchestre concentré et attentif. Manières de Mick Jagger et Paul McCartney à la française, ces deux-là semblent prendre un plaisir immense à tourner les pages d'un des répertoires les plus puissants de la pop française. En particulier lorsque Souchon fait un dégagement sur l'injustice de la vie, démonstration de guitare en main, vibrant plaidoyer pour la complémentarité des talents.

Belle-Île-en-Mer, une conclusion idéale

Les anecdotes abondent, renvoyant au contexte de l'écriture de certains morceaux. Somerset Maughamn un des sommets de leur corpus, est le souvenir d'un séjour à Antibes, La Ballade de Jim, tube de 1985, est introduit par un extrait de documentaire montrant le duo au travail sur la chanson. Un des passages le plus puissant est l'enchaînement de vignettes sociétales chantées par Souchon. Poulaillers Song, et sa critique du racisme ordinaire reste cruellement d'actualité près de quarante ans après sa sortie, C'est déjà ça, évocation tendre des sans papiers, demeure aussi pertinente qu'en 1993, Et si en plus y'a personne prend une résonance très forte dans le contexte des attentats de janvier dernier. L'interprétation superbe de son Bagad de Lann Bihoué par Souchon achève de nous tirer des larmes.

Les pièces plus solaires de Voulzy apportent un contrepoint intéressant: Amélie Colbert et son balancement caribéen, Le soleil donne aux accents brésiliens et Le Pouvoir des fleurs sont repris par la salle toute entière. Au rappel, Laurent Voulzy s'amuse à présenter Foule sentimentale comme une de ses créations alors qu'elle est le seul tube de Souchon de la soirée ne devant rien à son camarade. Rockcollection a un côté encore plus Madeleine de Proust qu'à sa sortie en 1977, et Belle-Île-en-Mer, qui avait été élue plus belle chanson du XXe siècle à la fin des années 1980, offre une conclusion idéale.

(c) Source : Le Figaro