Publié le 03/01/2016

Dans la France bien rangée de 1959, la télévision est un meuble au salon, à l'ombre de la bibliothèque suédoise en teck. Un alien, avec son écran bombé, son cadre en bois vernis, parfois posé sur quatre pattes raides. Dans cette boîte de luxe qu'on allume avec parcimonie, un invité du Plat Pays va semer le désordre des sentiments. Un énergumène aux dents en pierres tombales, au long cou de cigogne et au col roulé lâche qui dévoile une glotte saillante, ascenseur vibrant qui suit le rythme de ses couplets et de ses sanglots. «Ne me quitte pas/Il faut oublier/Tout peut s'oublier/Qui s'enfuit déjà…» Le désespoir déboule comme un clochard ivre dans les foyers domestiqués. Il n'y a pas d'issue de secours.

Lecteur de Jules Verne et de Jack London, ex-scout, ex-poète en herbe et rescapé de la cartonnerie familiale à Bruxelles, Jacques Brel est un jeune homme de 30 ans aux cheveux coupés court et au costard trop large à la Maigret. Il regarde le téléspectateur droit dans les yeux, suppliant et humble comme la Jeanne d'Arc de Dreyer. Les enfants sages, baignés, peignés, couchés après les informations de la Ve République, se bouchent les oreilles pour ne pas voir ce type qui chante et pleure comme s'il allait mourir ce soir. En direct. Depuis Murnau et son Nosferatu qui descend l'escalier le crâne en arrière et les griffes en avant, on n'avait pas vécu pareil choc expressionniste. Plus de cinquante ans après, cela fait encore mal. Sur YouTube, la vidéo volée à l'époque du strict noir et blanc a été vue 4,258 millions de fois, à l'heure hyperexhibitionniste de Lady Gaga nue sous sa robe en viande crue. Seuls 120 internautes «n'ont pas aimé».

«La chanson d'un lâche qui plie sous le chagrin»

«J'ai connu Brel à son premier spectacle à l'Olympia, avant cette chanson culte. Avec sa guitare et sa grosse moustache. Il courait le cachet dans les cabarets, était dans un état épouvantable, dents pourries, maigreur sans allure. Bruno Coquatrix n'était pas un inconditionnel!», en rit encore Jean-Michel Boris qui a raconté ses quarante-six ans de programmation et de coulisses dans La Formidable Aventure de l'Olympia (Éditions de l'Archipel). «Il est revenu en première partie d'un spectacle de Philippe Clay, alors la vedette établie qui charmait par son élégance élastique. Ce diable de Brel a cassé la baraque et du même coup le spectacle de Philippe Clay. En sortant de l'Olympia, les gens ne parlaient que de Brel.» Philippe Clay n'avait que deux ans de plus que Brel, était passé lui aussi aux Trois Baudets à Pigalle, le cabaret de Jacques Canetti qui a découvert Gainsbourg, Brassens, Barbara, Béart. Parti à 16 ans au maquis, formé au Conservatoire national d'art dramatique, Clay le dandy ne s'est «jamais vraiment remis» de cette indifférence générale en forme de douche écossaise. Verdict de la scène: place au révolutionnaire! Au fil des ans, le fan-club de Brel le verra suer de plus en plus sang et eau, apprendra à éviter le premier rang de ses concerts et les postillons d'un chanteur «plus Actor's Studio, tu meurs».

Jacques Brel l'extraterrestre pleurait l'amour perdu comme personne. Il y avait pourtant gagné une bonne fée. Créée en 1959 à Bobino, Ne me quitte pas était, dit-on, destinée à l'actrice comique Suzanne Gabriello. Même si Brel nia ensuite toute lecture autobiographique, réduisant l'aveu à «la chanson d'un lâche qui plie sous le chagrin» (Miche, son épouse restée à Bruxelles, défendra le même dogme). À l'Olympia, la jeune femme de quatre ans son aînée, «pas vraiment jolie mais pimpante et drôle», présentait les spectacles «de tout son allant, un rien masculin». Fille de l'acteur fantaisiste André Gabriello (il joue Cyprien Dufour, le père de famille d'Une partie de campagne de Jean Renoir en 1936), la brunette au nez court et au rire cash avait créé le trio les FIlles à papa avec deux autres filles de chansonniers, Françoise Dorin et Perrette Souplex. «Suzanne me confiait: “Je le regarde dormir et je me dis: c'est incroyable comme il est laid!” Cela voulait dire en fait que, dès qu'il parlait, sa fougue balayait tout», rectifie Jean-Michel Boris avec la bienveillance des fidèles. «Son histoire avec Brel était passée quand elle m'a poussé à le rencontrer. On devait avoir Marlene Dietrich, qui a annulé pour raisons de santé. J'ai convaincu Coquatrix et Brel de se parler enfin.»

Il est venu, il a vu, il a vaincu. C'est fort pour un amant éploré jusqu'aux tripes. Ce Quasimodo volontaire horrifia Piaf la croqueuse d'hommes virils comme un boxeur ou un pâtre grec, peu tentée par un pauvre quémandant. «Laisse-moi devenir/L'ombre de ton ombre/L'ombre de ta main/L'ombre de ton chien.» Banco pourtant avec «cinq notes et une défaite», résume notre confrère Bertrand Dicale qui a décortiqué la genèse musicale de ce «mi-mi-fa-mi-mi» composée, un soir de tournée en province, avec le jeune pianiste Gérard Jouannest, aujourd'hui «M. Juliette Greco» (Ces chansons qui font l'histoire, Textuel/Radio France). En quelques mois, la complainte surréelle du vaincu devient le 45-tours le plus vendu de la carrière de Brel.

L'Amérique de Sinatra y est pour beaucoup qui, très tôt, traduit et chante Brel. Œil de biche et doigts dodus sur le clavier, Nina Simone le chante en français d'une voix douce et déchirante, plus ronde, plus swing (1,944 million de clics sur YouTube!). En 1968, le compositeur Mort Shuman l'aime tant qu'il lui consacre une comédie musicale à Broadway, Jacques Brel Is Alive and Well and Living in Paris. Sting, le bel «Englishman», en fait une version lancinante où les «r» roulent dans le «temps perdou» (1,176 million de clics sur YouTube). Sourcils épilés et lumière divine à la Marlene, Cindy Lauper chante If You Go Away comme L'Ange Bleu, sans pause de poète. En 2009, Barbra Streisand l'emporte vers les cieux californiens, tendance performance vocale. Julio Iglesias en fera la complainte du beau mâle inconsolable, un vrai piège à femmes (1,589 million de clics).

«Rien ne vaut l'original, nous dit Jean Corty, accordéoniste de Brel de 1960 à 1966, jusqu'à la tournée de cinq semaines dans la «grise Russie soviétique». «Il la chantait toujours, à la fin du spectacle. À Bakou, ville du pétrole, chaque chanson était d'abord expliquée au public par l'interprète russe qui montait sur scène. Bakou m'a achevé. Je crois bien que lui aussi.» Six mois plus tard, «ce bel homme viril, dingue de boulot et allergique à la bêtise» faisait ses adieux à l'Olympia.

(c) Source : Le Figaro