Publié le 12/12/2015

«J'aimerais encore parler de lui au présent parce qu'il s'éteint doucement.» En juin dernier, Michel Drucker avait tenu des propos alarmants sur l'état de santé de Michel Delpech, qui se bat depuis février 2013 contre un cancer de la langue et de la gorge.

Mais le chanteur, armé d'un courage exemplaire, ne baisse pas les bras malgré une pénible rechute qu'il vit depuis plusieurs mois et qu'il raconte dans sa biographie Vivre! (parue chez Plon).

À 69 ans, l'icône des années 1970 fait toujours office de référence dans le monde de la chanson française. En témoigne son grand tube Le Loir-et-Cher, sorti en 1977.

La chanson commence par deux phrases trouvées lors d'une séance de travail: «Ma famille habite dans le Loir-et-Cher / Ces gens-là ne font pas de manières.» Michel Delpech sent qu'il a planté un décor qui fleure bon la France profonde, la terre retournée et ses fragrances de terroir parfois un peu fortes.

Voix veloutée, chemise à jabot et pantalon pattes d'ef, l'interprète de Chez Laurette va défendre sa nouvelle chanson rurale, aux relents déjà écolos, arborant une moustache bien franchouillarde. C'est un triomphe. La Delpech mode est relancée.

Cette année-là, Souchon pleurniche Allô, maman, bobo!, Cloclo se déhanche sur la très exotique Alexandrie Alexandra, Yves Duteil prend «un enfant par la main», Johnny a «oublié de vivre» et Plastic Bertrand fait semblant de s'égosiller sur Ça plane pour moi.

Du coup, Delpech joue le contre-pied total. En chaussant ses bottes en caoutchouc, il saute à pieds joints dans ses souvenirs d'enfance. Au temps où il passait ses vacances en Sologne chez ses grands-parents. Ce sera son dernier grand tube avant la descente aux enfers, la dépression et les cures de sommeil à répétition. À 32 ans, celui qui donne alors «l'image d'un garçon romantique, bien sous tous rapports, d'un prince charmant», comme il l'écrit dans son livre La jeunesse passe trop lentement, enchaîne succès sur succès: Les Divorcés, Le Chasseur, Quand j'étais chanteur… Il avoue aujourd'hui, comme pour s'excuser: «À cette époque-là, on ne cherchait pas à faire des tubes. Mais on était dans une période où tout ce qu'on écrivait le devenait…»

Après Le Chasseur, Delpech a envie de continuer d'explorer «des thèmes un peu fous, hors des sentiers battus de la variété française, poursuit-il. Ces deux phrases de départ, je les ai confiées à Michel Pelay, qui a composé une musique qui nous a permis de dérouler toute la chanson. Pour le refrain, il a compris qu'il fallait à la fois quelque chose de très paysan et de très rock. Ça a donné une mélodie entre la bourrée et le rock'n'roll…»

Une chanson qui fait écho en chacun d'entre nous

L'histoire de l'ingrat rejeton qui ne va pas assez souvent voir ses parents à la campagne touche la France entière. «C'est le retour du fils prodigue, analyse Delpech. En même temps que la fable du Rat des villes et du Rat des champs. Ce type de chanson doit avoir quelque chose de fondamental qui puisse faire écho en chacun d'entre nous. Le Loir-et-Cher, cela évoque véritablement le fin fond de la France. Finalement, chaque département s'y est retrouvé!»

À l'heure de l'émergence des mouvements écologistes et des manifestations antimilitaristes sur les plateaux du Larzac, Michel Delpech se fait le chantre du retour à la terre.

La voix du crooner français, «mate, ni brillante ni métallique, la plus appréciée des ingénieurs du son en France», dit le compositeur Laurent Foulon, prône l'amour dans le pré et dresse un portrait tendre et ironique des agriculteurs. «Je connais assez bien les agriculteurs pour les avoir beaucoup côtoyés, confie Delpech. Je connais toutes leurs qualités, mais aussi leurs petits défauts. Lorsqu'on est sincère, on n'est jamais dans le cliché. Enfant, je me partageais entre deux villages distants de 6 kilomètres l'un de l'autre. Celui où vivaient mon oncle et ma tante et celui de mes grands-parents. Il n'y avait pas encore la télévision. La seule distraction possible était d'écouter le Tour de France à la radio.»

Les dimanches dans le Loir-et-Cher sentaient déjà le retour au bercail pour le chanteur pris dans un tourbillon de travail et de tournées à n'en plus finir. «La modernité nous pousse hors de nos racines à une vitesse folle, reconnaît Delpech, philosophe. D'où l'envie de se retremper dans une rivière familière. Ces paroles sont le reflet de ce que je ressentais par rapport à eux. Ils étaient partagés entre la compréhension et en même temps blessés de ma furtivité. Le silence qui accompagnait mes départs en disait long… Et comme “la musique est l'art d'accompagner le silence”, selon Miles Davis, j'ai décidé d'en faire une chanson .»

Trente ans plus tard, cet hymne nostalgique à la vie de province, gentiment taquin, n'a pas pris une ride. La boue du Loir-et-Cher n'en a pas fini de coller aux semelles du chanteur de Pour un flirt.

La jeunesse passe trop lentement, de Michel Delpech, Éd. Plon, 162 p., 17 €.

(c) Source : Le Figaro