Publié le 02/01/2016

Plus de 60 ans après sa diffusion, le texte du Déserteur de Boris Vian n'est jamais sorti de l'actualité. Alors que la guerre fait rage au Moyen-Orient, ces paroles engagées et pacifistes reviennent tristement sur le devant de la scène.

Pensait-il à René Coty, tout nouveau président de la République - difficilement élu après treize tours de scrutin - lorsqu'il écrivit le texte du Déserteur? Il venait de prendre ses fonctions lorsque Boris Vian l'apostropha: «Monsieur le président, je vous fais une lettre…» Ces mots restent une des attaques de chansons les plus mémorables. Au sens figuré comme au sens propre, puisqu'elle valut à cette belle complainte d'être régulièrement considérée comme indésirable depuis sa composition en février 1954. Elle reste sulfureuse, alors qu'elle n'est ni la seule ni la première des chansons «pro-civiles» de Vian qui réfutait le terme d'antimilitariste. «Dans les années 1952-1953, il avait travaillé sur l'opéra Le Chevalier de neige , ce qui lui avait valu de faire des recherches sur des chansons anciennes , précise Nicole Bertolt, qui veille avec un soin particulier sur l'œuvre du touche-à-tout. Il est probable qu'il soit tombé sur d'anciennes complaintes de guerre.»

Une chanson de geste, Le Déserteur ? Sans doute. Née en vingt-quatre ou quarante-huit heures tout au plus, elle est une des rares à porter la signature musicale de Vian, qui avait coutume de s'entourer de compositeurs comme Alain Goraguer ou Henri Salvador pour porter ses textes. Il compose la mélodie à son domicile sous l'œil bienveillant de son épouse, Ursula, qui est danseuse. C'est parmi ses connaissances qu'il trouve un arrangeur: le pianiste Harold B. Berg, jeune étudiant en musique, accompagnateur de répétitions de ballets.

Modification des paroles d'origine

L'année 1954, qui commence, est marquée par les conflits coloniaux, en Indochine puis en Algérie. À bientôt 34 ans, il est possible que Vian dresse alors un bilan personnel sur les répercussions de la Seconde Guerre mondiale encore si proche. La conception de la chanson n'est pas marquée par la volonté de frapper un grand coup. Vian est loin de s'imaginer l'accueil glacial qu'elle recevra. Ce qui lui rappellera ses déboires - une condamnation pour outrage aux bonnes mœurs - après la publication en 1946 de la fausse traduction J'irai cracher sur vos tombes. Une chanson du début du XXe siècle portant aussi le titre Le Déserteur n'avait pas fait couler tant d'encre…

En 1954, Boris Vian n'a pas encore été convaincu par Jacques Canetti d'interpréter lui-même ses chansons. Il confie son Déserteur à Mouloudji, après avoir essuyé le refus d'autres interprètes. Avant de la créer en mai, le chanteur de Comme un p'tit coquelicot demande à Vian de modifier son texte. L'apostrophe «Monsieur le président…» devient «Messieurs qu'on nomme grands…». La fin, surtout, est atténuée. Vian écrit:

«Si vous me condamnez,

Prévenez vos gendarmes

Que j'emporte des armes

Et que je sais tirer.»

Mouloudji chantera:

«Prévenez vos gendarmes

Que je n'aurai pas d'armes

Et qu'ils pourront tirer.»

Deux lignes qui font passer de l'offensive à la résignation. À ce jour, la fin originale n'a encore jamais été diffusée sur disque. Eddy Mitchell s'était heurté au refus des ayants droit il y a dix ans. Le premier à la publier dans son état originel sera Jean-Louis Trintignant. Bien qu'édulcorée, la chanson fait parler d'elle, surtout après la défaite de Diên Biên Phu qui précipite la chute du gouvernement en juin. Le président du Conseil Joseph Laniel est remplacé par Pierre Mendès France qui nomme un jeune ministre de l'Intérieur: François Mitterrand.

Censurée à la radio

C'est l'interprétation de Vian lui-même, dès le début de l'année 1955, qui mettra le feu aux poudres. À Paris, aux Trois Baudets et à la Fontaine des Quatre Saisons, où le texte hérisse les spectateurs, puis en province. Yves Verney, maire de Dinard, prend la tête des manifestations d'hostilité. Vian lui répondra dans Le Canard enchaîné: «Tout ce remue-ménage autour d'une simple chanson me paraît assez curieux.» Il préfère cependant le spectacle. «Je me suis éjecté moi-même de la scène du casino de Dinard devant le chahut organisé par un certain nombre d'énergumènes.» Son plus farouche opposant, Paul Faber, conseiller municipal de la Seine, obtiendra la censure pure et simple de la chanson, interdite de diffusion à la radio. En 1991, lors de la première guerre du Golfe, Le Déserteur connut à nouveau le même sort.

Boris Vian la grave et la publie dans sa série des Chansons possibles et impossibles, sans pour autant lui restituer sa chute originale, et la défend bec et ongles pendant de longs mois. Ce n'est que dix ans plus tard, pendant la guerre du Vietnam, qu'elle deviendra un hymne pacifiste, chanté par Joan Baez ou Peter, Paul & Mary. Le Déserteur a depuis été traduit dans une quarantaine de langues, et reprise par des centaines d'interprètes, de Richard Anthony à Marc Lavoine, en passant par Juliette Gréco. Sans jamais, hélas, sortir de l'actualité.

(c) Source : Le Figaro