Publié le 22/12/2015

Dans la nuit du jeudi au vendredi 18 décembre, Michel Polnareff a dévoilé un morceau inédit de son prochain album. L'Homme en rouge, une chanson hommage au père Noël, que le chanteur décrit comme «un petit clin d'œil à la solitude de beaucoup dans ce monde, qui est un problème malheureusement éternel, notamment à l'occasion des fêtes de Noël.»

Empathique et pétri de bons sentiments, le morceau n'a pas été à la hauteur de l'attente dont il a fait l'objet pendant de longs mois. Les fans du chanteur n'ont pas caché leur déception sur les réseaux sociaux, visiblement nostalgiques de l'époque où le chanteur enchaînait les tubes. Parmi ses plus grands chefs-d'œuvre, il y a L'amour avec toi, enregistré en 1966.

Michel Polnareff a alors 22 ans et a le romantisme élégiaque du troubadour des villes. Fils d'un Russe blanc, Leib Polnareff, pianiste de bar et compositeur sous le nom de Leo Poll pour Édith Piaf et Mouloudji, le jeune Michel a été mis au piano à 4 ans, a reçu le premier prix de solfège au Conservatoire de Paris à 11 ans. À 20 ans, ce musicien surdoué a coupé les ponts avec sa famille et l'appartement parisien dans l'immeuble en brique rouge coincé entre les boulevards extérieurs et le périphérique (commencé en 1958, il est achevé en 1973, sous la présidence de Georges Pompidou). Il a opté pour le vagabondage hippie, s'est installé à Montmartre et chante avec sa guitare sur les marches du Sacré-Cœur. «C'est là que Lucien Morisse, patron d'Europe 1, le repère. Love Me, Please Love Me. Il faisait du “yogourt”, c'est-à-dire des chansons en franglais, d'où le refus de Jacques Bedos de le faire signer chez Polydor. Grâce à Lucien Morisse, patron d'Europe 1, qui l'imposait chaque jour à l'antenne, il est vite devenu une usine à tubes», explique Jean-Michel Boris, quarante-six ans de programmation à l'Olympia et mémoire vivante de la chanson française.

Formule instantanée, comme le Benco créé en 1967 pour rajeunir Banania? Sa formation classique, la passion de la pop anglo-saxonne, du talent à revendre et un tempérament inédit. «C'était un personnage gentil, discret, charmant et très drôle», se souvient Jean-Michel Boris, qui ne l'a jamais entendu parler russe, même au fil des répétitions et des concerts Polnarévolution (1972) et Polnarêve (1973). «Il avait un côté décontracté, se foutant de tout, dit-il. Jeans dépecés, tee-shirt trop court, gros ceinturon. Il était le sosie de Sagan, même maigreur, même visage en lame de couteau, mêmes lunettes de sérieux qui se cache pour s'exprimer. Quand il parlait, sa voix était normale, rien de snob ou d'affecté, juste une petite touche populaire. Quand il chantait, c'était le miracle: une voix assez étendue, bien pleine, bien ronde, une voix de tête qui rappelait celle portée sur les aigus des castrats. Il en a beaucoup joué pour mystifier et provoquer.»

Après La poupée qui fait non, et ses allusions implicites à la sexualité («Elle est tellement jolie/Que j'en rêve la nuit»), L'Amour avec toi est carrément explicite. Scandale! «Faire l'amour», la formule, osée, est nouvelle sur la place publique.

Même si, en 1967, Mick Jagger chante plus concrètement Let's Spend the Night Together, injonction sexe que David Bowie, l'androgyne aux clavicules creuses et aux yeux vairons, reprendra en version «speed». Ce premier texte avant-coureur de la libération sexuelle déchaîne la presse française de 1966 encore aux couleurs militaires de l'après-guerre, au diapason de la France qui sait se tenir, du général de Gaulle et de sa chère Yvonne. Procédures. L'Amour avec toi est interdit d'antenne jusqu'à 22 heures, les enfants doivent être couchés. Le côté efféminé de cette recrue yéyé aggrave son cas, dérange les parents qui dansaient langoureusement avec Glenn Miller, en uniformes, à la Libération. «Un jeu, un genre. Le goût de la provocation et du masque. Les femmes l'ont toujours beaucoup intéressé, quitte à l'éloigner de la composition», disent les témoins en coulisses d'une vie singulière, capricieuse, mais bien hétérosexuelle.

La censure et la polémique restent un bon studio pour les trompettes de la gloire. Écrite par ce mélodiste-né, L'Amour avec toi n'est pas la plus littéraire, la plus poétique du corpus magique de ballades signées elles, Jean-Loup Dabadie (Tous les bateaux, tous les oiseaux dès 1969, Dans la maison vide en 1970, Holidays et On ira tous au paradis en 1972, Lettre à France en 1977) ou Pierre Delanoë (Le Bal des Laze en 1969). «En tant que public, L'Amour avec toi n'est pas celle que je préfère. C'était juste une chanson de son deuxième 45-tours. Il a fait beaucoup mieux que ça ensuite. Mais c'est le mystère d'un tube. Parfois, un texte est merveilleux et ne prend pas. Parfois, le succès prend tout le monde de court», concède Claude Lemesle, le parolier aux mille tubes (L'Été indien, de Joe Dassin, Je n'ai pas changé, de Julio Iglesias). Même dans la provocation, Polnareff l'imaginatif a fait beaucoup mieux: en 1972, pour Polnarévolution à l'Olympia, ce brun, pâle, maigrelet, aux cheveux raides, est devenu blond, frisé, musclé, et pose les fesses à l'air sur les 6.000 affiches (le tribunal correctionnel le condamnera pour attentat à la pudeur à payer 10 francs d'amende par affiche).

«On a beaucoup insisté sur le côté scandaleux de L'Amour avec toi, cela nous faisait plutôt rire», se souvient Antoine Coron, 62 ans, directeur de la prestigieuse Réserve à la BnF, qui préparait alors son bachot chez les maristes entre Lyon et Saint-Étienne. «Son mauvais genre ne nous choquait pas, c'était du théâtre. Avant tout, il apportait une qualité mélodique très supérieure à la moyenne, il était un des premiers pianistes dans le monde de la pop où régnaient les guitaristes. On était rivé à Europe 1, exclusivement, à l'émission de Filipacchi qui passait tous les jours à 17 heures. Par chance, elle continuait l'été. Je faisais mes devoirs en écoutant “ Musicorama ” et les émissions sur le jazz. J'aime beaucoup Filipacchi à cause de cela», souligne ce fort en thème, major à l'École des chartes à 22 ans. La musique alors, c'était aussi la voiture. «La 404 crème de mon père, où la radio parlait de la Révolution culturelle en Chine, une chose présentée comme très positive, sans connaître les crimes de Mao, dit l'historien. Deux ans après à la Sorbonne, il était à la mode d'être maoïste, comme Philippe Sollers. C'était l'époque où les salaires progressaient de 5 % à 9 % tous les ans, comme l'expliquerait le rapport d'Alexandre Cogève en 1967. C'était le “miracle français”.»

(c) Source : Le Figaro