Publié le 16/09/2015

Il était certainement le grand chanteur français le plus sous-estimé de tous. Une situation à laquelle ce mianthrope n'était pas étranger. On se souvient de son altercation musclée face à Serge Gainsbourg dans Apostrophe, face à Bernard Pivot éberlué. Alors que l'auteur de Melody Nelson considérait la chanson comme une art mineur, l'artisan Guy Béart défendait une approche de la discipline.

Né le 16 juillet 1930 au Caire en Égypte, Guy Béart passe une partie de son enfance à suivre les nombreux déplacements de son père spécialisé dans les créations d'entreprises. Il vivra ainsi en Grèce, aux États-Unis, au Mexique, au Liban… Une enfance nomade qui l'amène à se frotter à diverses cultures et aiguise sa curiosité.Installé en France dès 1947, il s'inscrit à la fois à l'École nationale de musique et à l'École nationale des ponts et chaussées.

Il en ressortira avec un diplôme d'ingénieur spécialisé dans les cristaux et l'étude de la fissuration du béton. Mais sa passion pour la musique prendra vite le pas sur son intérêt scientifique pour les pierres. Comme tous les jeunes artistes de l'époque, il fréquente les cafés-concerts et cabarets, La Colombe, Le Port du Salut ou les Trois Baudets. Ses premiers succès, il les doit à des femmes, à la fois intriguées et charmées par ce jeune homme timide, un peu coincé dans ses costumes (après le décès de son père, il a accepté un emploi de bureau pour aider sa mère et sa sœur).

C'est Patachou qui, la première, lui donne un coup de pouce en interprétant sa chanson Le Bal chez Temporel (sur un texte du poète André Hardellet). Zizi Jeanmaire, quant à elle, lui passe commande de chansons comme Je suis la femme ou Il y a plus d'un an. Sans oublier Juliette Gréco qui intègre dans son répertoire le fameux On est bien. Sous la houlette de Jacques Canetti, grand défricheur de talent, Guy Béart enregistre son premier disque en 1957. L'année suivante, il connaît un véritable succès populaire avec L'Eau vive, une chanson composée pour le film du même nom, réalisé par François Villiers, sur un scénario et des dialogues de Jean Giono. Sa carrière est lancée: il passe à l'Olympia en première partie de la chanteuse Katarina Valente et reçoit le grand prix du disque.

Le troisième grand B de la chanson avec Brel et Brassens

Il écrira ainsi plus de 200 chansons: Les Grands Principes, Suez, La Vérité, Chandernagor, Il n'y a plus d'après, Le Grand Chambardement, La Bombe à Neu-Neu… Au Panthéon des artistes, on le présentait volontiers comme le troisième grand B de la chanson, avec Jacques Brel et Georges Brassens. Au début des années 1960, Guy Béart résiste mal à l'invasion du yé-yé et du rock anglo-saxon. Face au désintérêt des maisons de disques et directeurs artistiques, il décide alors de créer son propre label l'Apam (Autoproduction des artistes du micro).

En 1963, il devient le «premier autoproducteur indépendant dans le monde du disque». Pilier d'une chanson qui se veut d'abord une histoire d'amour avec le public avant d'être un produit commercial, il poursuit tout au long de sa carrière un combat pour la vie de la chanson française, objet culturel à part entière. Ses ennuis avec les majors de l'industrie du disque commencent. À son départ, Phillips, sa maison de disques, refuse de lui donner la jouissance de son catalogue, qu'il n'a alors pas le droit de rééditer au sein de sa propre société de production. C'est à la suite d'un procès long de quinze années qu'il retrouve la propriété de ses premières chansons.

Cette dépossession le pousse à créer de nouveaux titres, à sortir de nouveaux disques. Tirée de l'album La Vérité, la chanson Hôtel Dieu accompagnera la mort de sa mère «Si votre paradis n'est pas ornemental/Gardez-lui sa petite place».

C'est aussi l'époque où il diversifie sa création, et les années 1966-1967 témoignent du grand écart opéré. Après avoir réalisé un disque de reprises de vieilles chansons françaises, il renoue avec sa formation d'ingénieur et s'adonne à un genre tout nouveau: la science-fiction. Il s'oriente avec un disque pour les plus jeunes, Guy Béart chante l'espace. Ces deux productions donneront naissance à un spectacle intitulé Chansons d'avant-hier et d'après-demain donné à la Comédie des Champs-Elysées.

C'est son émission Bienvenue qui marquera les esprits et lui donnera le succès médiatique que la chanson lui refuse. Cette émission de variétés le place vite au cœur de l'actualité culturelle. Programmée à 20 h 30 sur la première chaîne, elle reproduit sur un plateau l'ambiance intimiste d'un cabaret ou d'un feu de camp. S'y succèdent des personnalités d'horizons divers, notamment Raymond Devos. L'émission s'arrête en 1970 et Guy Béart quitte le devant de la scène. Longtemps après, il conservera le souvenir ému de cette émission où «chacun était la vedette».

Frappé par le cancer dès 1979

Frappé par le cancer, Guy Béart affaibli dès 1979 ne met jamais vraiment fin à sa carrière, ce n'est qu'en 1999 que la rémission est complète. L'expérience douloureuse de la maladie le pousse à l'écriture du livreEspérance folle 1986 qui obtient le prix Balzac. Ces ennuis de santé l'obligent à déléguer des activités qu'il avait l'habitude de mener à terme, et ses expériences avec différentes maisons de disque se soldent par des échecs, et une absence notable de sa discographie dans les circuits de distribution. Il ne tire cependant pas sa révérence au monde de la chanson et l'album Demain, je recommence est là pour en témoigner.

La fin de l'émission Bienvenue n'a pas sonné pour autant le glas des aspirations mondaines de l'artiste. C'est grâce à des réceptions qu'il donne tous les ans en juin dans sa propriété de Garches qu'il entend continuer à animer la vie culturelle. Il invite depuis 1988 à ses «réveillons d'été» près de 1.000 personnalités parmi lesquelles, Jacques Lang, Jean d'Ormesson, Guillaume Canet pour fêter la mi-année. Pour divertir son monde il organisait une distribution de prix décalés sur des critères de «vérité, mérite, hilarité». Les lauréats sont gratifiés de cadeaux adaptés à leur personnalité. Lors de la première édition Bernard Tapie avait obtenu son poids en piles Wonder. Concerts et animations ponctuaient les réceptions retransmises en direct sur France Inter.

Ces réceptions sont également l'occasion de concilier le plaisir de la scène aux joies de la famille. En 1999, il accompagne à la guitare sa fille Emmanuelle, dont il se plaisait à dire «c'est un autre moi-même qui réussit». En 2001, il donne une vitrine aux créations de bijoux de sa fille Eve. Les lignes baptisées «Les Futuristes», et «Les intemporels» portent même la signature poétique du père.

Un engagement politique dédié à la culture

Ami des Pompidou, il appréciait chez l'homme «le fin lettré, auteur d'une anthologie de la poésie française» et se défendait de toute entente politique avec le président: «On ne parlait pas de politique, je n'ai jamais chanté ni même voté pour lui ; parce qu'il ne faut pas confondre l'amitié et la politique.» Ses engagements politiques il les dédiera à la culture, et à elle seule, et aux côtés cette fois-ci de François Mitterrand et de Jack Lang avec lesquels il fera tout pour sauver le Centre Pompidou.

Sa carrière connaît un nouveau souffle dans les années 1990, décoré du grand prix de l'Académie française pour l'ensemble de son œuvre en 1994, il retrouve l'Olympia en 1996 pour une série de concerts qui obtiennent deux ans plus tard une diffusion sur FR3 sous le titre Guy Béart, l'eau vive de la vérité. Y'a pas papa et Le Mur de ma vie privée attestaient alors aux côtés du répertoire classique d'une verve créatrice très actuelle. Le poète ne recommençait jamais à l'identique, «la nostalgie doit se nourrir d'espérance», disait-il. Il réussit le pari de nombreux retours sur scènes alors même que ses disques restaient introuvables. Lorsqu'il retrouve en 1999 la scène de Bobino où il a fait ses débuts, il présente au public de nouvelles chansons «à l'ancienne avant de faire un disque».

(c) Source : Le Figaro