Publié le 17/12/2014

Lorsque l’on rencontre Laurent Voulzy et Alain Souchon, le second commence par s’étonner de notre présence. “Mais vous nous aimez pas, vous, Les Inrocks… On est des chanteurs de variété…” Il sourit, nous aussi. La remarque est judicieuse. On a un peu débattu à la rédaction sur la question d’évoquer, ou pas, le premier album des deux complices depuis quatre décennies et dont le mode de fonctionnement avait jusque-là été simple et équitable : Souchon écrit des textes pour les disques de Voulzy, Voulzy compose des musiques pour ceux de Souchon. Pour certains, il est vrai, les deux compères, aussi sympathiques soient-ils, restent des chanteurs pour les émissions de Drucker ou l’anniversaire de tatie. Souchon et Voulzy, ce n’est pas Ian Curtis et Pete Doherty. Ils ne sont pas accros à la drogue mais aux balades dans le département de l’Orne. Probablement plus poire williams que Pharrell Williams.

Ceux que la carrière du duo a toujours indifférés ne changeront pas d’avis à l’écoute de leur premier album entièrement chanté à deux voix. Dans un emballage sonore plutôt estampillé Voulzy, c’est du pur Souchon- Voulzy, avec ses composants typiques : poésie fragile, mélodies attachantes, harmonies vocales qui évoquent, passées à la moulinette FM française, l’influence de Simon & Garfunkel. Le disque, en revanche, sera une bonne nouvelle pour ceux, nombreux, qui considèrent Souchon et Voulzy comme les parrains attachants de la chanson française, dont l’influence se fait d’ailleurs ressentir chez nos meilleurs contemporains, de Vincent Delerm à Florent Marchet, de Séverin à Mehdi Zannad.

Comme on l’aurait imaginé, quand on l’interroge, Laurent Voulzy est timide, presque honoré, après pourtant quatre décennies de succès, qu’on s’intéresse à son travail, ses inspirations. Plus expansif, Alain Souchon est un peu foufou, opérant dans ses réponses le même tour de passe-passe que dans ses chansons : faire du beau, du grand, avec du petit et du qui-ne-paiepas- de-mine. Entretien avec deux amis de longue date avec qui on partirait bien visiter les églises de l’Orne.

Pour la sortie de votre premier album commun a beaucoup été évoquée la réunion de deux monstres sacrés de la chanson française. Qu’est-ce que vous en pensez ?

Alain Souchon – Monstre, ça m’amuse, c’est rigolo. Sacré, ça me plairait car je suis attiré par les religions et par le Bon Dieu mais je n’arrive pas à y croire. Je ne me sens pas du tout monstre sacré. Pour moi, les monstres sacrés, ce sont Depardieu, Delon, Isabelle Adjani, Marlon Brando, Mick Jagger… Mais pas nous.

Vous êtes amis et travaillez ensemble depuis quarante ans. Aviez-vous pensé à faire un disque à deux plus tôt ?

Laurent Voulzy – Dans les années 80, on a écrit une chanson pour nous. On en a fait une maquette et pour je ne sais quelle raison, on s’est arrêté là. Il y a quelques années, on a repris, ensemble, un morceau de Simon and Garfunkel sur mon album de reprises. Petit à petit, l’envie de faire un disque à deux a germé. On écrit des chansons ensemble depuis longtemps. On a toujours aimé chanté ensemble : on se retrouve pour chanter des chansons de notre enfance, des chansons de colonies de vacances. On va dans la nature pour ça.
Alain Souchon – On a toujours chanté ensemble des chansons simples, scouts ou ringardes. Quand on chante à deux voix, à la tierce, ça fait vibrer l’air d’une manière un peu enthousiasmante qui me fait quelque chose. Alors on va dans des petites églises de campagne spécialement pour ça. On est assez sensibles aux religions : nos ancêtres inquiets face à la mort, toutes ces statues qui les rassuraient, je trouve ça très émouvant. J’aime bien l’histoire de Jésus, les prêtres qui disent qu’il faut s’aimer les uns les autres, les bêtises comme ça. Ça me touche assez.

Comment est née l’envie de ce disque ?

Laurent Voulzy – Quand Alain joue sur scène à Paris, j’aime le rejoindre pour une ou deux chansons. Et inversement. Dans ces moments-là, je sens quelque chose de fort dans le public. C’est très émouvant pour moi de voir comment les gens nous regardent quand on est tous les deux.

Alain, pour votre album Ecoutez d’où ma peine vient, vous avez ajouté à la dernière minute la chanson Popopo composée par Laurent car vous ne vouliez pas sortir un disque sans chanson de Voulzy. C’est une forme de superstition ?

Alain Souchon – Sans Laurent, j’arrive à me dépatouiller, mais avec lui j’ai une espèce de sécurité musicale qui m’est nécessaire. Musicalement, il est très fort et je l’admire beaucoup. On s’est connus grâce à cette admiration. On était invités chez le patron de notre maison de disques. Il y avait Antoine et Yves Simon. Chacun devait chanter quelque chose. Laurent a choisi trois chansons des Beatles et j’ai été scié. Je me disais : putain, comme il sent bien les choses, comme c’est bien chanté, avec une espèce de douceur dans la voix et en même temps une efficacité incroyable. Moi, j’ai chanté ma seule chanson, qui s’appelait L’Amour 1830 et qui était un peu cucul la praline. Il est venu me voir après me dire qu’il aimait bien et je croyais qu’il se foutait de ma gueule. J’ai de l’admiration pour ce qu’il fait et je crois que c’est pareil pour lui. On se fascine un peu.

Laurent, qu’est-ce qui vous a “un peu” fasciné chez Alain ?

Laurent Voulzy – Je n’ai pas été particulièrement fasciné ce jour-là. Mais il avait fait cette chanson qui passait à la radio et que je trouvais jolie. C’était le seul chanteur que j’avais vu à la télé et pourtant je le trouvais extrêmement simple, avec un comportement normal. Ça m’impressionnait. Après, on a commencé à se fréquenter et petit à petit, il m’a bluffé avec sa façon d’écrire.

Qu’est-ce qui vous a rapprochés ?

Alain Souchon – A coeur vaillant rien d’impossible ! On avait été coeurs vaillants tous les deux. Déjà, ça nous liait un peu.
Laurent Voulzy – Il y a beaucoup de choses qui nous rapprochaient mais aussi beaucoup qui faisaient et qui font toujours que l’on est différents. C’est peut-être ça qui nous attire l’un vers l’autre. Moi, j’étais introverti et timide. Alain était plus barré, son esprit était fantasque.
Alain Souchon – Je faisais l’idiot.
Laurent Voulzy – Et puis, surtout, on a fait une première chanson ensemble, J’ai 10 ans, qui a été numéro un. On se retrouve un an plus tard, on en fait une autre, Bidon, et elle est encore numéro un. Ensuite, Alain écrit un texte pour moi, cela donne Rockcollection et c’est mon premier succès. Alors que jusque-là j’enchaînais les échecs.

Avez-vous l’impression d’être chacun la bonne étoile de l’autre ?

Laurent Voulzy – En tout cas, quand on écrivait des choses ensemble, ça marchait pour nous.
Alain Souchon – On s’apporte chacun quelque chose. Quand on a commencé à travailler ensemble, on rigolait beaucoup. Laurent me montrait toutes les chansons qu’il avait faites ado, moi je lui montrais les trucs que j’aurais eu honte de montrer à d’autres gens. On parlait de nos influences. J’aimais bien les Beatles mais aussi des trucs qu’il ignorait un peu, des chanteurs français comme Guy Béart, Gainsbourg ou Nougaro. Toute cette traînée de poudre dans les années 50, Jacques Brel, Brassens, Ferré…
Laurent Voulzy – Ça me fascinait d’écouter Alain me parler d’un poème, de Guy Béart, d’une phrase de Charles Trenet. Moi j’étais branché musique anglo-saxonne, je n’écoutais presque que de la pop anglaise. Je ne mettais rien au-dessus des Beatles.
Alain Souchon – A 13 ans, j’avais été marqué par une phrase de Brel : “Les bourgeois c’est comme les cochons, plus ça devient vieux, plus ça devient…”. Et puis j’avais été très influencé par la poésie. J’étais un garçon solitaire qui lisait Le Lac d’Alphonse de Lamartine ou La Nuit d’octobre de Musset, des trucs avec des émotions. Lui pas. Ensuite, on a partagé tout ça. Lui, il se faisait chier en écoutant mes chanteurs rive gauche et moi je m’emmerdais en écoutant Pink Floyd et ses intro de seize minutes.

Avez-vous justement l’impression d’incarner pour bon nombre de Français ce croisement entre une certaine chanson française et une culture pop anglaise ? On dit que c’est le riff de Bib Bop des Wings qui a influencé celui de J’ai 10 ans…

Alain Souchon – On a appartenu à une époque où les artistes d’ici comme Véronique Sanson, Eddy Mitchell ou Alain Chamfort ont assimilé la musique anglo-saxonne. Nous avons associé la poésie qu’il y avait dans la chanson française des années 50 à la musique anglo-saxonne, on a fait un méli-mélo.

Quelles ont été les grandes étapes dans la réalisation de ce disque à deux ?

Laurent Voulzy – On a commencé avec des sessions d’écriture en Bretagne, dans le Sud, dans le Perche, en Angleterre. Musicalement, Alain voulait un disque plutôt dépouillé. Mes réflexes m’ont rattrapé : j’ai chargé petit à petit sans pour autant m’autoriser des longues divagations ou des jeux d’harmonies vocales riches comme je peux le faire dans mes compositions. Les textes sont d’Alain, il a travaillé pour écrire des chansons qui pourraient nous correspondre à tous les deux.
Alain Souchon – J’aime beaucoup l’exercice qui consiste à me mettre dans la peau de Laurent pour écrire des chansons pour lui. Mais c’est très difficile de faire des chansons pour deux personnalités très différentes. Avec Laurent, on est amis. Mais la vision qu’il a du monde, de l’amour, de la mort, de Dieu ou des femmes n’est pas tout à fait la même que la mienne. Sur certains trucs on se retrouve, notamment sur les filles. On aime bien quand elles sont jolies et qu’elles nous sourient. Mais la chanson française est très personnelle, on y met beaucoup de soi. On y met sa façon de voir le monde, son intelligence, sa philosophie. Même si ça a l’air léger, il y a tout ça dedans.

Où avez-vous enregistré ?

Laurent Voulzy – On a travaillé plusieurs mois dans mon studio de Joinville que j’ai construit au bord de l’eau, devant la Marne, dans les années 80. Je voulais un environnement agréable car je savais que j’allais y passer une partie de ma vie. J’avais aussi pensé à la Guadeloupe, au Midi, au Perche…
Alain Souchon – Mais oui, tu aurais dû faire ça à Beaulieu ! Tous les deux, on adore le Perche. C’est là qu’on a pris la photo de la pochette du disque. Ça fait dix ans qu’ils nous disent que le Perche devient à la mode, mais en fait, ça a gardé une âme campagnarde, avec des poteaux indicateurs en fonte qui indiquent La Loupe à 4,7 kilomètres.

Sur l’album, il y a une chanson, Les fleurs du bal, qui parle de quitter la ville et de rouler seul dans sa voiture…

Laurent Voulzy – Ça fait du bien parfois de rouler, pas forcément pour échapper à quelque chose, juste pour rouler. Le moment qu’on vit seul sur la route est extrêmement agréable. Dans le silence, on écoute une musique, le trajet est aussi important que la destination.
Alain Souchon – Il y a quelque chose d’amniotique, de rassurant dans sa voiture. La bagnole, c’est assez mal vu, c’est des cons qui vont à toute blinde et qui font n’importe quoi, ou bien ça pollue. Mais n’empêche que c’est plaisant d’être seul dans une voiture et de rouler dans la campagne. C’est un plaisir contemporain.

Sur L’Oiseau malin, vous imaginez un volatile qui, du ciel, observe les financiers et les hommes de pouvoir dictant leurs règles sur terre. Alain, vous aimez cette façon de dénoncer en restant dans la poésie ?

Alain Souchon – L’idée essentielle de la chanson, c’est que le monde de demain est dans les mains de ceux qui n’ont rien. Ils font peur car c’est eux qui se soulèveront. Alors il y a cet oiseau malin qui se balade au-dessus du monde et qui donne son avis sur tout ça. J’aime beaucoup cette chanson parce que j’aime bien dénoncer en douceur, comme dans Le parachute doré ou dans Poulailler Song à mes débuts. Je ne suis pas révolutionnaire, j’ai toujours bien aimé être insidieux, insolent…

Laurent, vous vivez en Angleterre depuis une dizaine d’années. Qu’est-ce qui vous y a séduit ?

Laurent Voulzy – Au départ, je ne devais y aller que pour une année avec ma femme et mon fils. Finalement, ça fait neuf ans. Quand j’avais 15 ans, je jouais de la guitare et rêvais de vivre en Angleterre. Comme je ne suis pas un chanteur qui marche là-bas, je fais des allers-retours toutes les semaines. J’étais attiré par l’Angleterre pour la culture, et aujourd’hui je suis aussi passionné par son histoire, les vieux châteaux, les cottages… On a commencé à écrire les chansons du disque là-bas d’ailleurs, dans un château du XIVe siècle dans le Surrey… Et puis Alain aussi est un peu anglais…
Alain Souchon – Mon arrière-grand-père était anglais, mon père était professeur agrégé d’anglais. J’ai un peu vécu en Angleterre aussi et ça m’est arrivé de rendre visite à Laurent. Ce qui est bien là-bas, c’est que les Anglais aiment être anglais. Ils sont contents d’avoir une reine, d’être un peu curieux, un peu démodés par moments. Ils adorent leur singularité alors que nous, les Français, on voudrait être américains. Après plus de quarante ans de carrière, est-ce toujours un plaisir d’écrire des chansons ?
Laurent Voulzy – Oui, j’adore ça. C’est toujours aussi fort.
Alain Souchon – Ce qui m’excite, c’est pas la vie, c’est de la raconter dans mes chansons.

(c) Source : Les Inrocks