Publié le 01/01/2016

Dans son film à sketchs J'ai toujours rêvé d'être un gangster, Samuel Benchetrit s'est amusé à mettre Arno et Bashung face-à-face, dans une cafétéria. Le chanteur belge y apostrophe son confrère. «Un de tes plus grands succès, c'est une chanson que tu m'as piquée. J'avais écrit Sandy oh! Sandy, toi, tu as fait Gaby oh! Gaby. Mais c'est pas grave, on s'en fout.» L'histoire vraie de la genèse du premier tube de Bashung est à peine moins loufoque: il réunit tous les éléments qui en ont fait une légende. D'abord parce qu'il s'agissait, pour l'artiste de 33 ans qui galérait depuis près de quinze ans, du «morceau de la dernière chance».

Après une dizaine de 45-tours, dès 1966, et deux albums (Roman-photo et Roulette russe), l'Alsacien d'adoption était considéré par la profession comme l'archétype du loser. Un type brillant, auquel le succès populaire tournait autant le dos, ne pourrait jamais y arriver. C'est en substance ce que pensaient les cadres de la maison Philips, sur le point de lui rendre son contrat. C'était sans compter sur l'enthousiasme d'un directeur de production sensible à son talent, Gérard Baqué. «C'est lors des obsèques d'Alain que celui-ci m'a avoué qu'il avait financé l'enregistrement d'un 45-tours en détournant une partie du budget de Paul Mauriat», se souvient Boris Bergman, alors parolier d'Alain Bashung. Le roi de l'easy-listening à la française aurait, sans le vouloir, sauvé la carrière d'un des artistes aujourd'hui les plus respectés de notre patrimoine.

Initialement, la chanson devait figurer en face B d'Elle s'fait rougir toute seule, dont Bergman écrivit le texte au Japon. «À mon retour, Alain m'a demandé d'écrire un nouveau refrain pour le morceau Max Amphibie, qu'on avait écarté de l'album Roulette russe.» Une pochade écrite à l'adresse de Max Amphoux, éditeur des chansons du duo. «Ce gros fumeur, amateur de whisky qui ne s'étonnait de rien, nous reprochait de fumer des joints, était un peu homophobe sans le vouloir. Il m'a inspiré ce personnage qui se balade sous l'eau.»

Un million d'exemplaires

L'attaque de Gaby oh! Gaby («J'fais mon footing au milieu des algues et des coraux, et j'fais mes pompes sur les restes d'un vieux cargo») témoigne de cette première mouture. Réécrites par Bergman, les paroles s'attacheront à évoquer un travesti ou un transsexuel, Gaby, provenant de l'argot gaboune, qui désignait un homosexuel. Une astuce qui échappa à tout le monde lorsque le titre fut publié en février 1980. «Aucune radio ne voulait passer le titre, se souvient l'animateur télé Jacky Jakubowicz, à l'époque attaché de presse pour Bashung. Le seul à nous avoir soutenus fut Jean-Bernard Hebey, dans l'émission de nuit “Poste restante”, sur RTL.»

Dans un paysage médiatique encore limité à trois radios périphériques et deux mensuels de rock, le titre peine à se faire connaître. «Je n'ai pas lâché le morceau, pendant six ou sept mois, on me répondait “ça ne marchera jamais”.» Une chronique parue dans Best convainc Europe 1 de le passer trois fois par jour. «RTL a suivi, puis France Inter», se remémore Jacky. «Nous étions en studio au pays de Galles lorsque la maison de disques nous a signalé qu'on était numéro un du hit-parade de France-Soir», témoigne Bergman, encore incrédule. Pas ingrat, le parolier explique qu'il n'en serait pas là aujourd'hui sans cette chanson. Il faut dire que le tube, diffusé dans les campings et les boîtes de nuit pendant tout l'été 1980, doit beaucoup à sa plume. Elle lança une nouvelle manière de faire sonner le rock en français, dans un paysage encore dominé par Hallyday, Mitchell, Téléphone ou Trust. «Alain a volontairement laissé la priorité à ce texte très récitatif, en mettant la musique en retrait.» Composé sur une grille d'accords rock'n'roll, le titre cite le pionnier Buddy Holly dès son intro, avec un riff de saxophone calqué sur celui de Reminiscing, à une octave d'écart.

Enregistrée au studio Ferber, à Paris, la chanson est complétée dans l'antre de l'ingénieur du son Dominique Blanc-Francard. Alors que Bashung s'absente aux toilettes, Bergman griffonne sur le pupitre. «Il m'avait demandé d'ajouter des phrases pour la fin, j'ai décidé d'écrire des conneries pour le faire rire. Je m'attendais qu'il bute sur: “À quoi ça sert la frite si t'as pas les moules…”, mais il l'a chantée avec un sang-froid incroyable.» À la fin des prises, DBF lâche: «Vous avez un truc énorme, là.» «On pensait qu'il disait ça pour nous remonter le moral», dit Bergman.

Gaby oh! Gaby s'écoula à un million d'exemplaires. «On a été dépassés par le succès. Il m'a fallu dix ans pour réaliser qu'elle était générique d'une époque», avoue Bergman. Le duo collaborera jusqu'à la fin de la décennie 1980, avec des interruptions, notamment sur l'album Play Blessures, coécrit en 1982 avec Gainsbourg et dans lequel Bashung règle ses comptes avec son tube: «Je dédie cette angoisse à un chanteur disparu, Mort de soif dans le désert de Gaby.»

(c) Source : Le Figaro