Publié le 23/09/2015

La commande a de quoi surprendre. A la serveuse du bistrot du Bataclan qui se poste devant elle, Béatrice Martin glisse de sa voix de Schtroumpfette (elle prête son timbre au personnage dans les dessins animés) : «Une eau chaude avec du miel.» L’auteure-compositrice-interprète québécoise est ici en voisine. Elle peaufine son prochain spectacle dans la salle de concerts attenante. On lui demande perfidement s’il s’agit d’un pisse-mémé new age absent de notre carte personnelle. «Je n’ai plus de vie avec cette tournée, sourit-elle de travers. Plus de café, d’alcool, de tomates car c’est acide, de cigarettes… Je n’ai même pas droit au thé, car ça assèche les cordes vocales.» Elle les a très sensibles. «Depuis ma grossesse, je chante différemment et je dois m’entretenir d’une autre façon. J’ai une diète de chanteuse d’opéra.» Ainsi parle Cœur de pirate, patronyme quasi oxymorien du «personnage» qu’elle s’est créé pour «[s]e cacher». «Il m’a servi de couverture, de paravent, de protection. J’aimais bien aussi le contraste évoqué par ce nom, la cohabitation du beau avec le rude, du triste avec le joyeux. Un peu comme Aznavour dans ses chansons.»

La chanteuse. Béatrice Martin, aka Cœur de Pirate, c’est le bébé blond, chanteuse et pianiste, que la France a découvert en 2009 avec le morceau Comme des enfants. «Je n’avais aucune expérience», dit celle qui finissait alors son cycle pré-universitaire et se destinait à être graphiste, attachée de communication ou encore «recherchiste» (documentaliste) radio. Ses influences étaient alors Cocorosie, Beirut, Beach House… «Je pensais que j’allais vendre 1 000 albums tout au plus et faire quelques concerts au Québec.» Tout faux. Elle vendra des semi-remorques de ce premier essai : 550 000 dans le monde, dont 415 000 en France. Un an plus tôt, elle donne son premier concert, lors des Francofolies de Montréal, en première partie de Benjamin Biolay. La présence de la jeunette de 19 ans, quasi inconnue, fait jaser. «Des gens m’ont détruite, ça m’a fait mal», se souvient-elle. Mais sa plastique post-adolescente douce est trompeuse, qui cache une solide carapace. Elle la fend pour confier sur Blonde (230 000 ventes), son deuxième opus de veine plus pop, ses douleurs de jeune femme quittée. «J’ai eu peur. J’avais beaucoup de pression et je sortais d’un truc compliqué sur le plan sentimental.» Cet album, elle l’a écrit autour de cet être envolé et des sentiments qu’il a fait naître en elle : «Solitude, déprime, mélancolie, tristesse, angoisse»… «Aujourd’hui, je peux en parler.» Son troisième album, Roses, sorti fin août, elle le voit comme celui de la «maturité», même si elle sait que ça fait cliché . Sa voix enfantine, sorte de potion sucrée, coule sur ses compositions pop-variété. Six chansons sont en anglais et nombre ont été ciselées pour le public nord-américain, dans un certain voisinage avec Taylor Swift. La musique a toujours résonné très loin en elle. «Très jeune, je la ressentais comme un des sentiments premiers. Maintenant, ça me le fait moins. Ça me fait de la peine, ça me fait peur aussi.» Quelques groupes, dont The National et Arcade Fire, lui provoquent encore ces frissons.

La mère. Juste après la sortie de Blonde, elle rencontre son futur époux, un tatoueur parisien. «J’ai fait toute la tournée enceinte, mais ça s’est bien passé.» Sa fille Romy, née à Montréal «le même jour que Beyonce», va avoir 3 ans. Romy ? «Oui, oui, comme Romy Schneider. J’aime bien ces figures tragiques intemporelles.» Enfant, sa mère lui faisait regarder Sissi pour qui «elle avait une fascination». Béatrice Martin se souhaite une destinée moins funeste que celle de l’actrice. «Romy Schneider a eu une vie magnifique, mais chargée d’émotion et tragique avec la mort de son fils.» Son rôle de mère ne la «stresse pas». «Je me suis toujours dit : "Tu vas avoir un enfant, tu vas l’élever et ça va bien se passer." C’est comme une sorte de progression naturelle.» Elle dit que ce rôle l’a «recentrée», qu’il a modifié son regard sur les choses, qu’il l’a «aidée à s’aimer davantage». «Cela se sent sur cet album : j’ai une perception plus positive qu’avant, je suis moins fataliste dans mes propos. Romy m’aide à m’aimer. Avec elle, je suis une meilleure version de moi-même.» Sa grossesse, elle ne l’avait pas annoncée par communiqué de presse. En enfant de l’époque - «j’ai grandi avec MSN et MySpace, je suis très présente sur Instagram» -, elle l’avait postée sur les réseaux sociaux.

La tatouée. Dès ses débuts, son corps a fait couler pas mal de salive. Ses clichés dénudés, réalisés pour un site érotique quand elle était mineure, ont été exhumés par un quotidien québécois quand sa célébrité a explosé. On a aussi beaucoup parlé de l’encre colorée qui éclaboussait déjà sa peau diaphane. «Ces tatouages sont des souvenirs, des bribes de choses qui m’ont marquée.» La rencontre avec celui qui est devenu son mari n’a rien arrangé : «La différence, c’est que maintenant ils me sont faits gratuitement !» Ces ornements, elle les voit comme «une forme d’art qui grandit et meurt avec la personne qui les porte». Ce «processus de douleur», elle le vit comme «une belle forme de méditation» : «La route est longue jusqu’au moment où cela va être magnifique.» Son mari a employé une autre image. «Il m’a dit : "C’est comme une grossesse. Cela va être long, ça va parfois te faire mal mais, à la fin, le résultat sera merveilleux et tu en seras fière." C’est exactement ça.»

La Montréalo-Parisienne. Avant d’être mère, elle vivait dans des hôtels. Désormais, elle partage sa vie entre Paris - elle a acheté un appartement à Pigalle - et le quartier d’Outremont, près du mont Royal à Montréal, où elle a grandi avec sa sœur cadette, son père informaticien et sa mère pianiste au conservatoire. «Maintenant, je vis à mi-temps en France parce que ma carrière est principalement ici, que mon mari est français et y travaille encore de temps à autre.» Elle a à peine le temps de dire «à Montréal, il y a davantage d’espace et c’est plus calme qu’à Paris» qu’une moto déboule sur le boulevard en vrombissant. Elle se marre : «Merci Paris !» De la capitale, elle a aussi adopté les tics langagiers les plus fréquents, genre «genre». Elle s’extasie toujours autant devant les monuments, s’agace de la difficulté de trouver des cours de yoga. Quand elle a couru ses six kilomètres quotidiens, la fan de Pina Bausch prend des leçons de danse contemporaine. Puis, de retour chez elle, elle «mange» des séries sur un mode «un peu obsessionnel». The Walking Dead, True Detective, les Sopranos, The Wire ont sa préférence. Elle adore l’humour américain (The Office, Saturday Night Live) et l’actrice-humoriste Amy Poehler, son «idole absolue» qu’elle avale depuis son canapé. En sirotant une tasse d’eau chaude au miel, désormais.

22 septembre 1989 : naissance à Montréal.2008-2009 : sortie de Cœur de Pirate au Québec puis en France.2011 : sortie de Blonde.Août 2015 : sortie de Roses.4 novembre - 5 décembre : en tournée française.

(c) Source : Liberation