Publié le 13/04/2016

Vous devez être fier de voir ce coffret sortir.

Les gens associent à mon nom Vertige de l’Amour et Gaby, peut-être qu’avec ce coffret, ils vont s’apercevoir que je n’ai pas fait que ça. J’ai un peu été Mickey à travers les siècles, ou le nain dans le film Bandit Bandit, j’ai tellement traversé des périodes curieuses ! Il y a vraiment des choses que moi-même j’avais oubliées. Ce coffret me permet de donner une deuxième chance à des chansons que j’aime bien, quoi.

Vous êtes parolier bi voire trilingue. D’où vient votre goût pour les langues ?

J’ai grandi entouré de langues, le russe, l’ukrainien, le yiddish, l’anglais. Ce goût des sons, des mots, je l’avais tout petit. Pour moi, le cinéma était le meilleur moyen de voyager, de visiter les pays. Je me rappelle que j’allais voir des films en VO même si je ne comprenais pas du tout la langue. C’est à Paris que j’ai découvert mon premier film japonais, Rashomon… je croyais aller voir le western L’homme qui n’a pas d’étoile !

A 13 ans, votre famille quitte Londres pour Paris. Comment s’est passée l’acclimatation ?

Quand je suis arrivé ici, je ne comprenais rien à ce qui se passait, j’étais perdu. J’avais du mal à faire comprendre aux Français qu’en Angleterre, ce n’était pas Presley la star mais Buddy Holly, Gene Vincent, Eddie Cochran !

Comment vous retrouvez-vous parolier ?

J’ai toujours écrit, comme j’étais un garçon assez seul, je m’inventais des mondes. J’étais très fan de bande dessinée Flash Gordon d’Alex Raymond, Agent Secret X-9 du même avec Dashiell Hammett… A Paris, j’avais un cousin très éloigné, il avait été pianiste classique et il écrivait pour un chanteur de tube d’été. En regardant ses paroles, je lui dis que ce n’est vraiment pas bien. Il me répond : “Fais-en autant !”. J’écris un texte qu’il a montré à la chanteuse Eva, produite par Barbara à l’époque. Cela a été ma première chanson enregistrée, Noctune. Après, c’est drôle parce j’ai été abonné aux succès du mois de mai, Rain and Tears pour Aphrodite’s Child en 1968, We Shall Dance pour Demis Roussos en 1970. A l’époque, j’étais un peu un ovni. On ne disait pas branché mais ésotérique. Disons que je n’étais déjà pas dans le moule…

Vous écrivez pour Juliette Gréco, Dalida, Nana Mouskouri, parfois ça tient du grand écart…

J’ai toujours aimé le personnage d’Arsène Lupin. Ça m’amuse d’être un coup une grecque à lunette et le surlendemain quelqu’un d’autre. Quand j’ai fait Darla Dirladada pour Dalida en 1970, j’étais vraiment un minot. C’était une chanson écolo et, en plus, une histoire de suicide. Evidemment, je m’en suis pas vanté, autrement Orlando m’aurait dit : “Dalida ne peut pas chanter ça”. Depuis le départ, je me suis amusé à glisser des lézards. Quand on me met dans la gueule le nom de Dalida, je réponds souvent : “Mais elle était plus rock’n’roll que vous !”

Vous avez aussi beaucoup adapté en français…

A une époque, on ne pouvait pas faire de chanson originale. Les gens de maisons de disque allaient lire le classement du Billboard et décidaient quel hit adapter. Mais bon, je suis content, j’ai pu adapter un protest-singer tel que Woody Guthrie ou Jimmy Webb pour Eddy Mitchell. Et puis il y a eu Space Oddity (devenu Un homme a disparu dans le ciel, ndlr) pour Gérard Palaprat. Il n’y a pas longtemps, dans la collection de disques de mon père où tout était classé – les versions de Rain and Tears en italien, tchécoslovaque, etc. – je sors le disque de Palaprat. Je tombe sur une boule de papier, je la passe à la vapeur et je m’aperçois que c’était le mot que Bowie m’avait envoyé à l’époque !

Comment avez-vous pris votre virage rock’n’roll ?

J’ai un peu réussi à faire de la country ou du folk mais pour le rock’n’roll, j’ai dû attendre un peu. C’est comme si avant de rencontrer Christophe et Bashung, le rock’n’roll attendait derrière la porte que quelqu’un l’ouvre et que l’on puisse s’en emparer. En 1975, Francis Dreyfus m’appelle pour que je participe à Samouraï de Christophe. C’est la première fois que j’ai écrit en version originale sous-titrée, comme si anglais et français se superposaient. A la sortie de Samouraï, je me suis fait engueuler. Maintenant, on dit que c’est un album culte. Il faut vraiment s’en prendre plein la gueule pour devenir culte !

Samouraï précède votre rencontre avec Bashung à qui un disque entier du coffret est consacré.

Christophe n’est pas trop content : “T’as dit que ce tu as fait avec Samouraï le brouillon de ce qui venait après”. Pour moi, brouillon, ce n’est pas péjoratif. Avec Alain, on commence par Roman Photos. Ce premier album, je ne comprends toujours pas pourquoi il n’a pas voulu le ressortir (il a juste été réédité sur l’intégrale A perte de vue, ndlr). Si je suis très content de ce coffret, c’est aussi pour le disque consacré aux chansons que j’ai faites avec Alain. Le finir par l’entendre chanter : “Le chat veut finir en beauté…” Alain était un dandy, je regrette qu’il n’ait pas entendu la version de Je fume pour oublier que tu bois par Keren Ann qui est formidable.

Avec Bashung, cherchiez-vous à créer une sorte de personnage un peu BD rock ?

Plus tard, des gens sont venus me voir en prétendant que j’avais bien prémédité mon coup. Mais tout est venu naturellement. Alain et moi, on était fous de BD et de la Dimension des miracles de Sheckley qui était aussi mon auteur de science-fiction préféré. Souvent quand je disais une connerie, Alain me disait “note”. Il y a beaucoup de chansons qui ont été faites comme ça. Pour la petite et la grande histoire, à l’époque Alain n’était pas auteur et ça ne le dérangeait pas du tout.

Pouvez-vous revenir sur la conception de Gaby oh ! Gaby ?

C’était le disque de la dernière chance. Si on ne faisait pas un petit succès, on nous mettait sur le trottoir avec le carton. Les voix de la chanson ont été enregistrées dans le studio de Dominique Blanc-Francard – c’est lui le premier à nous avoir dit qu’on avait un tube. On a fait semblant de le croire. Chez lui, les chiottes donnaient directement sur le studio. Comme il buvait beaucoup de bières, tous les quarts d’heure Alain allait pisser. A un moment, pendant qu’il était aux chiottes, il m’avait dit qu’il avait besoin de phrases un peu marrantes. Donc j’écris en tout vitesse : “A quoi ça sert le cochonnet si tu n’as pas les boules ?/A quoi ça sert les frites si tu n’as pas les moules ?” Alain revient, chante la chanson du début jusqu’à la fin. C’est seulement la prise terminée qu’il éclate de rire. Je crois que c’est celle du disque.

Après, il y a eu des passages à vide dans votre collaboration jusqu’à Novice (1989).

J’ai mis des années à réaliser que Novice était un bon album. En le commençant j’ai senti confusément que c’était le dernier – c’est normal, c’est de famille, les ancêtres anticipaient l’arrivée des cosaques dans le shtetl ! Soyons honnêtes, il y avait eu une première séparation. Avant Novice, on a fait un album de réunion qui était Passé le Rio Grande. On s’était fait démolir avec cet album alors que pour moi il est assez solaire avec une chanson que j’aime toujours, Malédiction. Je me revois dans le studio de Londres, on avait froid et Alain est arrivé tel un grand sachem enveloppé dans une couverture. Il a écouté le texte de Malédiction et m’a dit : “C’est pas mal pépère”. Et il est retourné se coucher. En traduction, c’était comme s’il s’était retourné par terre. Quand on a eu la victoire de la musique de l’album rock avec Passé le Rio Grande, il a quand même dit “Merci au fou chanté”. C’était moi.

Sur le 3è disque du coffret, on retrouve vos merveilleuses traductions de Gainsbourg en anglais pour l’album hommage Mr Gainsbourg Revisited.

J’en ai faites beaucoup avec mon ami Paul Ives. Dessus, j’ai mes petits préférés comme l’adaptation du Poinçonneur des Lilas pour The Rakes, Just A Man With A Job. Le fait que le chanteur des Rakes ait pris un accent cockney, tout un coup, ça a donné à la chanson un tour social, un côté working class hero, complètement politique. Et puis il y a l’adaptation de La Chanson de slogan pour The Kills. Là, je dois faire mon mea culpa, parce que j’ai vraiment trahi Gainsbourg à la lettre. En anglais, ça ne rendait rien du tout. Donc j’ai piqué des trucs de son univers et j’ai surtout pensé à De l’Assassinat considéré comme un des Beaux-Arts par de Quincey.

L’événement du coffret, c’est la présence de The Lollies, la reprise des Sucettes par Keith Flint de Prodigy.

J’ai longtemps cru que cette version sortirait après ma mort, elle avait été bloquée à l’époque par les ayants-droit. Faut dire que, musicalement, c’est la ruée d’un troupeau d’éléphants dans un magasin de porcelaine pakistanais ! C’est une des rares séances d’enregistrement où je suis allé. Et, après il s’est passé au pub avec les Prodigy la même chose que quand Bashung avait enregistré avec les Pogues pour une émission d’Antoine de Caunes : le mec a tiré le rideau de fer et mis : “Fermé pour cause d’approvisionnement”. On avait tout bu.

Que vous écriviez en français ou en anglais, on a l’impression que c’est la musique des mots qui importe.

Un jour, un auteur-compositeur m’a dit : “Boris, on va se mettre d’accord sur une idée et on va s’asseoir des deux côtés de la table”. Je lui ai répondu : “Non, je ne fais pas ça, d’abord, je pars du son. C’est le son qui me donne l’idée”. Quand je remets un texte, je n’ai pas le recul, je ne sais pas si c’est bien ou mal. Par contre, une chose est certaine, le minimum syndical pour moi est que ça sonne. Une chanson, ce n’est pas un poème pour moi, c’est un truc physique.

Pour écrire pour un chanteur ou une chanteuse, il vous faut de l’empathie, de l’admiration ?

Il y a un petit chanteur de blues qui est venu chez moi, il avait préparé ses maquettes, je lui dis : “Ok, j’écrirai tes textes” et il me répond : “Mais tu n’as rien entendu”. Je n’avais pas besoin, je voyais déjà à peu près. Au bout d’un moment je suis parti d’un principe, les gens qui viennent vers moi font 50% du chemin. Reste plus à moi de faire les 50% restants. Ce qui compte pour moi c’est que les gens aient une attitude rock. Le rock, c’est comme un tatouage pour moi.

Coffret 3 CD Boris Bergman et ses interprètes dans la Collection Les Grandes Plumes (Universal)

(c) Source : Les Inrocks